[07/03/2020]    

« La fusariose TR4 représente un défi immense pour la filière banane, mais aussi une opportunité » (Denis Loeillet)



(Ecofin Hebdo) - Fruit le plus consommé au monde, la banane est devenue un produit incontournable de la distribution. Alors que la demande ne connaît pas d’essoufflement, le fruit tropical doit faire face à plusieurs menaces dont, au premier rang, la « race tropicale 4 » (TR4) de la maladie de Panama ou fusariose. Cette maladie redoutable fait planer un risque majeur sur le secteur commercial de la banane qui s’est reposé pendant un plus demi-siècle sur la variété Cavendish. Si elle sonne déjà comme un défi, cette pathologie est également susceptible d’offrir des opportunités pour repenser un système globalisé qui a montré ses limites, selon Denis Loeillet, spécialiste du fruit au Cirad. L’expert analyse pour l’Agence Ecofin les principaux enjeux liés à la maladie ainsi que les différentes approches de solutions.


Agence Ecofin : La fusariose TR4 sévit déjà depuis quelques années dans diverses parties du monde. Quelle est actuellement son ampleur ?

Denis Loeillet : Il faut savoir que la TR4 a un effet délétère sur les bananiers en général et pas seulement sur la Cavendish, le principal groupe variétal qui sous-tend tout le commerce international.


Denis Loeillet : « Au final, vous êtes obligés de déménager votre plantation. »



La maladie est due à un champignon du sol qui asphyxie la plante et l’empêche de prélever les nutriments et l’eau du sol. En se défendant, le bananier obstrue quelque part ces propres vaisseaux et finit par mourir. Cela se fait progressivement. Vous avez d’abord une baisse de la productivité et après un effondrement de la productivité. Cela peut prendre quelques mois à quelques années.

« La maladie est due à un champignon du sol qui asphyxie la plante et l’empêche de prélever les nutriments et l’eau du sol.»

La race 4 est connue déjà depuis 30 ans en Asie du Sud-Est. Elle touche actuellement l’Australie, le sud de la Chine, les Philippines, le Laos et le Cambodge. Après, vous avez des zones qui sont moins productives, en tout cas en matière de marchés d’exportation, comme le Moyen-Orient où des pays comme Israël et la Jordanie qui sont touchés. L’endroit où cela est arrivé, et a ému tout le monde, est le Mozambique en 2013, parce que c’était la première fois où cela arrivait en Afrique.


« C’était la première fois où cela arrivait en Afrique.»



Il a été signalé en août dernier dans le nord-est de la Colombie. La Colombie forme avec des pays comme le Costa Rica, le Panama et l’Equateur, notamment, la plus grande zone de production et d’exportation mondiale (80 %). Cette apparition a fait prendre conscience de la fragilité de ce centre névralgique qui repose sur une variété très sensible à cette maladie. Le dernier spot en date, signalé, est Mayotte, au nord de Madagascar, il y a quelques semaines.

Mais, cela est inexorable parce que cela va s’étendre. On sait que cela arrivera, mais on ne se sait pas à quelle échéance. Ce qu’il est important de savoir, c’est que la TR4 est incurable. C’est pourquoi cela crée une telle émotion dans le secteur de la banane. Il n’y a aucun moyen chimique de l’éradiquer. Le seul remède contre cette maladie, c’est de faire de la biosécurité.

Cela signifie concrètement de mettre en œuvre des moyens pour éviter que cela arrive sur votre territoire. Après, si elle arrive, il faut essayer de la contrôler.

« Ce qu’il est important de savoir, c’est que la TR4 est incurable. C’est pourquoi cela crée une telle émotion dans le secteur de la banane. Il n’y a aucun moyen chimique de l’éradiquer.»

Quand vous avez un bananier qui est touché, par exemple aux Philippines, vous arrachez le pseudo-tronc et la racine puis vous essayez de mettre des produits chimiques pour tenter de contrôler le champignon. Et vous faites également un vide sanitaire autour du bananier touché, puis après, autour d’un autre, et ainsi de suite. Vous pouvez vivre un peu avec la maladie, mais cela s’accompagne d’une perte de productivité. Au final, vous êtes obligés de déménager votre plantation.


AE : En dehors du Mozambique, les autres pays africains producteurs de bananes sont-ils sous la menace de ce fléau ?

Denis Loeillet : Pas du tout. Il faut être très clair sur ce point. Sur le continent africain, le seul foyer de présence détecté se trouve au Mozambique. Et dans le pays, il y a déjà un contrôle extrêmement strict. Il n’y a pas de fusariose TR4 ailleurs en Afrique qu’au Mozambique. Mais comme on connaît le caractère délétère de la maladie et sa rapide vitesse de propagation, la formation est cruciale. Il est donc important que, non seulement les gouvernements des grands pays exportateurs prennent des mesures de biosécurité, mais aussi que les autorités des pays où la production est importante pour la consommation locale, s’engagent aussi sur cette voie puisque la TR4 ne touche pas uniquement la production d’exportation.


« Cela peut prendre quelques mois à quelques années. »

Il faut signaler que, durant la première semaine de mars, le Fonds Interprofessionnel pour la Recherche et le Conseil Agricole (FIRCA) en Côte d’Ivoire, avec l’appui opérationnel du Cirad, anime une formation à la fois pour les producteurs et exportateurs de Côte d’Ivoire, ainsi que pour les autres acteurs.

L’initiative du FIRCA est intéressante de ce point de vue-là, parce qu’ils prennent les devants par rapport à une menace sanitaire majeure. Il faut que tous les opérateurs du secteur bananier, et pas seulement, s’impliquent, de même que les autorités d’autres secteurs pour prendre toutes les mesures de contrôle des importations de végétaux et de leur circulation, ainsi que de surveillance épidémiologique pour ne prendre aucun risque.


AE : La variété de banane Cavendish représente 95 % de toutes les bananes commercialisées alors qu’il existe plus de 1000 variétés de bananes. Est-ce que la variété n’est pas finalement victime de son succès sur le plan mondial, avec la standardisation de la chaîne industrielle qui permet d’offrir un produit uniforme ainsi qu’un conditionnement et un mode de transport plus économiques ?

Denis Loeillet : Effectivement. Ce qu’il faut savoir, c’est que la Cavendish, c’est la superstar du marché de la banane. Côté rendement, elle est assez productive avec des rendements entre 40 et 55 tonnes par hectare. Elle est aussi très plastique et s’adapte à peu près à toutes les conditions tropicales humides ou tropicales sèches. C’est pourquoi elle s’est développée très rapidement à travers le monde. Il est vrai que dans le groupe variétal Cavendish, vous avez des cultivars comme la Valery, la Poyo, la Grande naine, la Petite naine et la Williams. Mais les différences ne sont remarquables que par le producteur. Pour l’essentiel, le fruit est le même chez le consommateur. Vous avez la même variété Cavendish, les mêmes techniques de transport et de mise en carton. Certes, une banane qui part d’un port équatorien peut être vendue au Japon en Chine, en France, en Russie parce que c’est la même partout.

« Vous avez la même variété Cavendish, les mêmes techniques de transport et de mise en carton. Certes, une banane qui part d’un port équatorien peut être vendue au Japon en Chine, en France, en Russie parce que c’est la même partout.»

Mais, d’un autre côté, cela crée une « commoditisation » [passage du statut d’un produit différencié à celui de matières premières de base (commodities), ndlr] de la banane à l’échelle mondiale. Et qui dit « commoditisation » dit valeur très basse du produit. Le commerce de la banane qui avoisine les 20 millions de tonnes par an repose sur une base génétique très faible. Il n’y a pas d’autres marchés fruitiers où on rencontre une base génétique aussi étroite. Quand vous prenez le kiwi, l’ananas, les pommes et les agrumes, cela n’existe pas. Dans le cas de la banane, on est dans un système très original, voire bizarre. C’est une incongruité complète !


AE : La variété Gros Michel ou « Big Mike » a déjà été décimée par la race 1 de la fusariose du bananier aux Caraïbes et en Amérique latine. La variété Cavendish est-elle en proie à la menace du même type par la TR4 ?

Denis Loeillet : Complètement. Le but n’est pas non plus d’affoler le marché international. Cela ne va pas être fulgurant. Dans les années 60 quand la « Gros Michel » était hégémonique sur le marché international, la race 1 l’a complètement ou quasiment détruite.

« Dans les années 60 quand la « Gros Michel » était hégémonique sur le marché international, la race 1 l’a complètement ou quasiment détruite.»

Il subsiste toutefois des zones où vous avez encore de la Gros Michel, en tout cas pour l’exportation.


« Dans les années 60, la « Gros Michel » était hégémonique sur le marché international. »



La Cavendish a le même souci, mais avec la race 4 tropicale. L’introduction de la TR4 remonte à plus de 30 ans à Taïwan, mais elle s’étend. Elle a fait prendre conscience que le marché international était très fragile parce qu’elle reposait sur la seule variété Cavendish. Et donc, il y a une nouvelle réflexion actuellement en cours dans l’industrie. Quand cela fonctionnait bien, il n’y avait pas d’intérêt à la diversification ou la segmentation variétale de la part des acteurs. Maintenant, le marché est en ébullition intellectuelle pour dire qu’il serait peut-être intéressant de se pencher sur la diversification.


AE : La création variétale figure parmi les pistes de solutions possibles que vous avez évoquées. Quels sont les défis qui sont liés à sa mise en œuvre effective ?

Denis Loeillet : En fait, la création de variété résistante à cette maladie n’est pas une piste de solution. C’est la voie royale pour en venir à bout. Même si vous essayez de contrôler la maladie, vous n’arrivez jamais complètement à rattraper. Mais vous avez tout de même 60 années durant lesquelles les investissements capitalistiques ainsi que la recherche-développement se sont orientés sur la variété Cavendish. Je pense, pour ma part, que c’est le moment, d’abord parce qu’on ne peut pas faire autrement, d’opter pour une diversification variétale ainsi que des systèmes de production et de commercialisation.

La variété, à elle seule, n’est pas une fin en soi. Elle ne changera rien aux problèmes, à elle seule. Ce n’est pas un coup de baguette magique. On ne remplacera pas simplement la Cavendish par une autre variété. On changera la Cavendish et son système par une autre ou plusieurs variétés qui ont chacune leurs spécificités propres sur le plan de la production et de commercialisation. Donc il va falloir penser à réinventer le carton, développer de nouvelles techniques d’emballage ou de transport, revoir la sensibilité à l’éthylène [substance qui provoque la maturation des fruits tropicaux, ndlr] ou aux maladies. Il faut alors un changement radical parce qu’on sait très bien qu’on ne peut pas trouver le Saint Graal.


« Il n’y a pas d’autres marchés fruitiers où on rencontre une base génétique aussi étroite. »



D’aucuns pensent qu’on peut trouver une « Cavendish Mike », mais on n’y arrive pas pour l’instant. Il y a les variétés taïwanaises qui sont un peu moins sensibles à la maladie, mais dont la productivité ou la valeur à l’exportation sont assez faibles. Le défi est de trouver à la fois des variétés résistantes qui soient à la fois commercialisables avec à peu près les mêmes caractéristiques en matière de productivité, de durée de vie verte, de faculté à murir, à être transportée et conditionnée en carton. C’est dire si le challenge est phénoménal.

Personnellement, je vois la création variétale et la diversification comme une opportunité certes pour combattre une maladie, mais aussi pour revisiter un marché de commodités. Il reste un peu perturbant pour certains d’entendre parler d’une opportunité liée à la TR4. Mais je pense qu’il faut le voir au second degré. En général, quand vous avez une rupture, cela choque et déstabilise. C’est une opportunité pour réfléchir à cette standardisation totale de ce marché où chaque origine n’a pas quelque chose à vendre à part des systèmes de production un peu différents du point de vue des techniques ou du social.

« C’est une opportunité pour réfléchir à cette standardisation totale de ce marché où chaque origine n’a pas quelque chose à vendre à part des systèmes de production un peu différents du point de vue des techniques ou du social. »

C’est une aubaine pour apporter de la diversité et, pourquoi pas, de la valeur ajoutée et de poser des questions sur les systèmes de culture qui ont un impact significatif sur l’environnement et les hommes.


AE : Quelles sont vos attentes en lançant la World Musa Alliance ?

Denis Loeillet : La World Musa Alliance a été lancée le 6 février dernier au Salon Fruit Logistica à Berlin, en Allemagne. L’enjeu est d’abord la mise au point de variétés résistantes de bananiers et de développer les systèmes de production qui vont avec. La World Musa Alliance a justement été lancée parce que le problème ne doit plus être géré de manière individuelle et qu’on est sur un bien commun. Partant de ce constat, il faut mettre les moyens en commun pour combattre la maladie qui de toute façon n’a pas de frontières. Elle est arrivée de Colombie et peut s’étendre. Il faut que l’industrie ait les possibilités d’accéder à des variétés résistantes à cette maladie. Cette initiative répond à un besoin crucial et vital à un horizon de 10 ou 15 ans de l’industrie de la banane d’exportation.


AE : Avez-vous noté déjà un intérêt particulier des organismes de recherche ou des parties prenantes à l’industrie pour votre appel ?

Denis Loeillet : Oui. Il y a eu des signaux positifs. Je ne vais pas vous donner de noms parce qu’il n’y a encore rien qui soit signé et qu’on est actuellement dans un processus de communication de cette initiative. Mais vous avez à la fois de gros industriels, notamment dans le Big Four, qui se sont montrés très intéressés et qui adhèrent à l’initiative. Vous avez également des ONG et des entreprises plus petites, notamment aux Philippines et des syndicats de travailleurs représentatifs qui se disent intéressés, en raison de l’importance socio-économique du fruit.

On n’a pas encore discuté de la gouvernance d’un tel projet, mais avec le lancement de cette initiative on veut créer des biens communs. Et en tant que tel, on étudie la possibilité de se placer sous l’ombrelle du Forum mondial de la banane (FMB) qui est la table ronde dédiée à la banane de la FAO, qui rassemble les principales parties prenantes de la chaîne d'approvisionnement mondiale.

Propos recueillis par Espoir Olodo

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