[18/12/2018]    

G5 Sahel: «Laisser plonger le Sahel, c’est laisser plonger le monde»



Le G5 Sahel, qui réunit les forces du Tchad, du Niger, du Burkina Faso, du Mali et de la Mauritanie pour lutter contre les groupes jihadistes, peine encore à s’organiser. Sa force militaire a connu un coup d’arrêt cet été après que les jihadistes aient fait sauter son quartier général. En parallèle, les fonds internationaux arrivent au compte goutte. L’omniprésence de la corruption dans ces pays ne rassure pas. Une nouvelle structure de parlementaires des pays du G5 et des bailleurs de fonds s’est créée pour contrôler l’action des gouvernements. Maman Sambo Sidikou, secrétaire permanent du G5 Sahel, répond aux questions de Nadia Sweeny.
RFI : Une structure interparlementaire du G5 Sahel vient d’être créée pour mieux contrôler l’action des gouvernements. Qu’en pensez-vous ?

Maman Sambo Sidikou: Eh bien, avec elle, le contrôle ne peut que nous aider par rapport à nos relations avec les populations, en particulier. Ce qui est intéressant, aujourd’hui, c’est que nous avons de nouveaux alliés qui manifestement n’étaient pas assez informés de ce que nous faisions et de ce que nous étions. De ce point de vue, c’est important que le message passe aux yeux du peuple, y compris au niveau local, pour repositionner et pour mieux expliquer ce que le G5 Sahel fait, encore une fois, pour les populations. C’est cela, notre souci premier.

La population reste-t-elle méfiante, notamment vis-à-vis de la force militaire conjointe ?

La lutte contre le terrorisme, en particulier, a toujours des zones grises. Il y a des accidents, il y a des problèmes mais ce qui est important, essentiel, c’est que nous travaillons tous à rassurer et à expliquer aux populations ce que c’est la force. Nous travaillons aussi à expliquer à la force, qu’en établissant des relations de confiance avec nos populations, nous ne le faisons non pas pour les beaux yeux du Danemark ou de la France ou autre mais pour notre peuple car, en effet, le rôle premier de la force et de tout le système, c’est d’abord de protéger les populations.

A quoi attribuez-vous les difficultés du G5, en tout cas de la force conjointe, à se mettre en place ? Selon vous, est-ce que c’est effectivement le fait qu’il y ait un manque de légitimité, un manque de fonds ou encore un manque de mobilisation de la communauté internationale ?

Je pense que la communauté internationale était mobilisée. Elle a fait des promesses. Les fonds tardent à venir ; il faudra accélérer cela. Il y a quelques mouvements mais cela ne suffit pas ; il faut des équipements pour se battre. Cela dit, la force conjointe, avec les moyens qu’elle a, va reprendre les opérations incessamment parce qu’en effet, on ne peut pas se permettre non plus d’attendre éternellement que les gens viennent nous aider, si cela ne vient pas aussi vite qu’on le veut.

D’ailleurs, nous savons que les chefs de l’Etat du G5 Sahel ont décidé de mettre les financements qu’il faut, à partir de 2019, de leur propre chef. Il s’agit de contributions un peu plus substantielles pour prendre en charge notre défense. C’est une question de dignité, de souveraineté et nous espérons que nos amis qui comprennent tout cela, nous accompagneront assez vite.

Que penseriez-vous de placer le mandat de la force conjointe sous le chapitre 7 de l’ONU ?

C’est cela qu’appellent de tous leurs vœux nos chefs de l’Etat. Je suis allé moi-même deux fois au Conseil de sécurité le demander. Nous sommes en relation avec différents partenaires, nous savons que les Etats-Unis ont un problème avec cela pour des raisons qui sont propres à leur administration, mais nous continuons à leur parler, nous continuons à discuter. Les Etats-Unis soutiennent, pour le moment, le G5 Sahel de façon bilatérale en accordant une somme substantielle aux cinq pays.

C’est simplement une question de responsabilité partagée. Nous ne pouvons pas demander aux cinq pays les plus pauvres au monde, pour ainsi dire, de prendre sur leurs épaules, sur leurs maigres ressources, pour faire le travail du reste du monde.

Mais qu’est-ce que cela apporterait ?

D’abord, cela donne plus de légitimité à l’action. Deuxièmement, cela devrait donner des fonds pérennes. Quand j’étais chef de la mission de l’Union africaine, en Somalie, nous avions le soutien majeur des Nations unies parce que c’était autorisé, que ce soit en transports, en logistique ou en carburant. Je pense que l’on devrait y arriver. Tôt ou tard, les choses vont bouger, que ce soit parce qu’il y a des changements ailleurs ou bien parce que nous avons finalement compris que c’est la responsabilité du monde, de se protéger. On ne protège pas que les pays du Sahel. Laisser plonger le Sahel, c’est laisser plonger le reste du monde. Je n’ai aucun doute par rapport à cela.

Est-ce que c’est la région des trois frontières qui reste la priorité, sur le terrain ?

La région des trois frontières est une région à problèmes, en ce moment. Mais vous avez vu, c’était d’abord le nord Mali, c’était le centre Mali puis, chaque fois que les forces terroristes ont été poussées dans leur retranchement, elles ont bougé et donc aujourd’hui, c’est là. Mais n’oubliez pas une chose, nous avons la Libye, nous avons les trois frontières et nous avons Boko Haram. C’est beaucoup. Je pense qu’il ne faut pas se faire d’illusions. Aucun de nous n’est épargné. Aujourd’hui, ce sont les trois frontières, demain cela peut être ailleurs.

C’est le discours que vous tenez aux pays qui sont peut-être un peu moins impliqués parce qu’ils ont l’impression que l’on se concentre sur des territoires qui ne sont pas les leurs ? On a souvent dit, par exemple, que la Mauritanie ou le Tchad avaient parfois eu quelques réticences à s’impliquer.

Moi, je n’ai pas eu cette impression depuis que je suis arrivé, en février. Je suis quand même en mesure de dire que je discute avec les officiers supérieurs et les chefs de l’Etat de ces pays-là. Je les trouve aptes parce qu’à l’origine, ils étaient militaires ; je les trouve très décidés par rapport à cela. Il y a donc beaucoup de perceptions et je dirais même, parfois, qu’à la limite, il y a comme une volonté de diviser et cela, c’est déplorable.

Source : Par RFI

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