[16/09/2026]    

Déclaration du Président Biram Ould Dah Ould Abeid : LE NUMÉRIQUE MAURITANIEN N’EST PAS UNE RENTE PRIVÉE



La transformation numérique est devenue l’un des grands thèmes de la communication gouvernementale. 5G, Data Center, intranet administratif, digitalisation des services publics. Les annonces se succèdent et les milliards engagés sont présentés comme autant de preuves de la modernisation de l’État. Mais derrière les slogans technologiques et les effets d’annonce, une question essentielle s’impose : dans quelles conditions l’argent public et les ressources stratégiques de l’État sont-ils attribués, dépensés et contrôlés, et au bénéfice de qui ?

Trois dossiers récents dans le secteur numérique soulèvent des questions suffisamment importantes. Ils renvoient à une même exigence, à savoir l’égalité devant la règle, la transparence dans l’utilisation des ressources publiques et la responsabilité de ceux qui attribuent, exécutent, réceptionnent et paient.

I. LICENCES ET SPECTRE RADIOÉLECTRIQUE : LES MÊMES RÈGLES POUR TOUS

Le spectre radioélectrique est une ressource publique rare et stratégique. Il appartient aux Mauritaniens et sa gestion engage directement les intérêts économiques de l’État. Mattel, Mauritel et Chinguitel ont accédé au marché mobile dans le cadre de licences assorties de cahiers des charges, d’obligations réglementaires et de contreparties financières importantes. L’exemple de Chinguitel est particulièrement éclairant. En 2006, l’opérateur a versé au Trésor public 27,5 milliards d’anciennes ouguiyas, soit environ 103 millions de dollars, à l’issue d’une procédure concurrentielle. Voilà donc le principe qui doit être rappelé : l’accès aux ressources radioélectriques de la Mauritanie a une valeur économique considérable et doit obéir à des règles transparentes, concurrentielles et équitables.

L’arrivée de nouveaux acteurs n’est pas en soi un problème. Au contraire, une concurrence accrue peut être bénéfique aux consommateurs, stimuler l’investissement, améliorer la qualité des services et contribuer à réduire les coûts. Mais la concurrence n’est saine que si les règles sont les mêmes pour tous. C’est précisément sur ce point que la situation de Rimatel qui appartient au groupe Raja appelle des explications publiques. Rimatel est un fournisseur d’accès Internet autorisé en Mauritanie et dispose également d’une autorisation d’opérateur de gros. La question n’est donc pas son droit d’exister, d’investir ou de développer ses activités. La question porte sur les conditions dans lesquelles il a accédé à la 5G et sur les ressources qui lui permettent aujourd’hui d’élargir considérablement son champ d’activité. Quelle procédure d’attribution a été suivie ? Quel montant a été versé à l’État ? Quel cahier des charges est applicable ? Quelles obligations de couverture, d’investissement et de qualité de service ont été imposées? Et surtout, comment l’accès à des services de téléphonie peut-il être organisé dans des conditions différentes de celles qui ont été imposées aux opérateurs historiques ? Trois opérateurs ont payé chacun des montants de l’ordre de 100 millions de dollars pour accéder au marché mobile. Si un nouvel acteur peut accéder à des ressources comparables ou élargir son activité vers la téléphonie dans des conditions différentes, le gouvernement doit expliquer publiquement la justification juridique, réglementaire et financière de cette différence de traitement. Il ne peut y avoir un prix pour les uns et une voie privilégiée pour les autres. Il ne peut y avoir une concurrence exigeante pour certains opérateurs et une réglementation à géométrie variable pour d’autres. Les fréquences ne sont pas une faveur accordée par l’administration. Elles constituent une ressource publique rare dont l’État est le dépositaire au nom des Mauritaniens. La question n’est donc pas de savoir qui a le droit d’investir dans le numérique mais de savoir si l’État protège ou dilapide la valeur économique de ses ressources stratégiques.
II. DATA CENTER : L’ÉTAT PAIE-T-IL DES INFRASTRUCTURES OU DES RÉSULTATS ?

Le deuxième dossier concerne le Nouakchott Data Hub, destiné à accueillir le Data Center de l’État. Sa construction a été attribuée en 2021 à un groupement comprenant la société de BTP Bis TP et Smart, associée à Edarat-ICC, pour un marché de plus de 5 milliards d’anciennes ouguiyas. Un Data Center souverain n’est pas un simple bâtiment. Il s’agit d’une infrastructure critique qui suppose des équipements spécialisés, une alimentation énergétique sécurisée, des systèmes de refroidissement, des réseaux, du stockage, de la sauvegarde, de la supervision, de la cybersécurité, de l’intégration et une véritable mise en service. Un marché de cette importance doit donc reposer sur des exigences techniques élevées, des références comparables et vérifiables, des procédures rigoureuses de réception et des essais permettant de vérifier que l'infrastructure fonctionne conformément aux engagements contractuels. Or, alors que le bâtiment a été construit et que l’entreprise aurait été payée, le Data Center ne serait toujours pas pleinement opérationnel. Plusieurs questions deviennent incontournables. Dans quelles conditions le marché a-t-il été réceptionné? Quels essais techniques ont été réalisés ? Quels équipements ont été effectivement installés et mis en service ? Les obligations prévues dans le marché ont-elles été intégralement satisfaites ? Sur quelle base les paiements ont-ils été effectués ? Et si des retards ou des insuffisances ont été constatés, quelles pénalités ont été appliquées ? L’État ne peut pas considérer comme achevée une infrastructure critique simplement parce que son bâtiment est terminé. On ne paie pas un Data Center pour avoir des murs. On le paie pour disposer d’un service opérationnel, sécurisé et conforme au contrat. Si le Data Center est pleinement opérationnel, les autorités peuvent lever immédiatement les interrogations en publiant les éléments techniques qui l’attestent. S’il ne l’est pas, elles doivent expliquer pourquoi le paiement a été effectué et quelles mesures ont été prises pour préserver les intérêts financiers de l’État.

III. RIAD : QUAND LA COMMUNICATION REMPLACE LE RÉSULTAT

Le troisième dossier concerne le projet RIAD, destiné à connecter plus de 300 sites administratifs à travers le pays par fibre optique et par liaisons sans fil. Le montant du marché est d’environ 2,7 milliards d’anciennes ouguiyas. Un réseau national de cette ampleur exige des compétences démontrées dans le déploiement de réseaux fibre et radio, l’intégration, la cybersécurité, la supervision, les essais et la maintenance. Il exige également une procédure de passation transparente et une sélection fondée sur des critères techniques exigeants. Lorsque les entreprises nationales ne disposent pas seules de références suffisantes pour réaliser des infrastructures aussi complexes, le recours à des groupements associant compétences nationales et intégrateurs internationaux expérimentés peut permettre de garantir à la fois la qualité technique, la participation nationale et le transfert de savoir-faire.
C’est pourquoi les conditions dans lesquelles le marché RIAD a été attribué doivent être connues. Quelles étaient les qualifications techniques exigées ? Quelles références comparables étaient demandées ? Quels critères ont déterminé le choix de l’attributaire ? Quelles garanties de fonctionnement, de maintenance et de cybersécurité étaient prévues ? Ces questions sont d’autant plus importantes que le projet a été présenté comme une réalisation majeure de la transformation numérique de l’État. Or, moins de 5 % des sites seraient aujourd’hui réellement fonctionnels. L’écart entre le projet annoncé et son résultat réel est considérable. Un réseau destiné à connecter plus de 300 sites administratifs ne peut être considéré comme une réussite sur la base du nombre de sites prévus ou mentionnés dans les rapports. Ce qui compte, ce sont les sites qui fonctionnent réellement. Si le chiffre de moins de 5 % est faux, que le ministère le démontre immédiatement en publiant la liste des sites opérationnels, leur mode de connexion et les résultats des tests.


LE NUMÉRIQUE ET L’ÉCONOMIE DE RENTE

Dans une économie normale, la réussite repose sur la compétence, l’innovation, l’investissement, la concurrence et la capacité à créer de la valeur. Lorsque la proximité avec le pouvoir devient un avantage déterminant dans l’accès aux marchés, aux licences et aux opportunités, une autre logique s’installe : celle de la rente. Les entrepreneurs qui ne disposent pas des bonnes connexions se retrouvent face à un marché verrouillé, tandis que les mêmes groupes peuvent concentrer progressivement les marchés, les licences et les opportunités. La concurrence s’affaiblit, les positions dominantes se renforcent et les nouveaux entrepreneurs peinent à émerger. À terme, ce système ne pénalise pas seulement les entreprises exclues, il pénalise toute l’économie nationale. Il freine l’investissement productif, l’industrialisation, la diversification économique et la création d’emplois. C’est pourquoi la question posée aujourd’hui à propos du numérique est plus large : l’État mauritanien organise-t-il une véritable économie concurrentielle ou contribue-t-il à consolider une économie de rente au profit d’un cercle restreint d’acteurs ?

Face à ces interrogations, les discours sur la modernisation numérique ne suffisent plus. J’exige :

- La publication des procédures et décisions d’attribution des licences 4G et 5G, ainsi que des montants effectivement versés par chacun des opérateurs.
- La clarification du statut juridique et réglementaire exact de Rimatel, la nature de ses licences et autorisations, ainsi que la base juridique de toute activité de téléphonie qui lui serait permise.
- La publication des PV d’évaluations des offres, avenants éventuels, décisions et notifications relatives au marchés Data Center et de l’Intranet aussi bien pour l’entreprise que pour le bureau de contrôle, bien que la publication des documents soit prévue par le code de passation des marchés.
- La publication des conditions de passation du projet RIAD, des qualifications et références de l’entreprise ou du groupement retenu, du contrat, de la liste des sites concernés et du nombre exact de sites effectivement opérationnels.
- Un audit indépendant de ces trois dossiers par les institutions compétentes de contrôle de l’État, notamment la Cour des comptes et l’Inspection générale de l’État, avec saisine de la justice lorsque les faits établis le justifieront.

Biram Ould Dah Ould Abeid
Député à l’Assemblée Nationale
Nouakchott, le 16 septembre 2026

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