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Il faut parfois avoir le courage de défendre une voix précisément parce qu’elle dérange. Non pas parce que celui qui la porte aurait nécessairement raison sur tout, mais parce qu’une société qui transforme toute parole discordante en menace pour l’unité nationale finit par confondre unité et silence, paix et amnésie, consensus et soumission.
C’est dans cet esprit qu’il faut lire les prises de position de Samba Thiam, militant historique dont le parcours, les combats et la constance dans la défense de l’égalité et de la justice méritent au minimum d’être discutés avec sérieux.
À Youssef Horma Babana et Boubacar Sylla, le désaccord avec Samba Thiam est parfaitement légitime. Une démocratie n’exige pas que nous pensions tous de la même manière. Mais encore faut-il que le désaccord porte sur les idées, les faits et les propositions, et non sur l’homme que l’on cherche à enfermer dans l’étiquette commode de « diviseur ».
Car, en Mauritanie, cette accusation est devenue presque un réflexe pavlovien : dès que quelqu’un met le doigt sur une fracture, on lui reproche d’avoir cassé le doigt !
Mais une fracture sociale n’apparaît pas parce qu’on la nomme.
Elle existe avant qu’on la décrive.
L’unité nationale n’est pas l’effacement des différences
Commençons par une évidence que nous semblons parfois avoir oubliée : reconnaître la diversité historique, culturelle, linguistique, sociale et identitaire de la Mauritanie ne revient absolument pas à nier l’existence de la nation.
Une nation n’est pas une foule rendue artificiellement homogène.
La nation est une construction politique et historique dans laquelle des citoyens différents acceptent de vivre ensemble sur la base de règles communes, de droits égaux et d’un sentiment partagé d’appartenance.
Autrement dit, l’unité n’exige pas que les Mauritaniens cessent d’être différents ; elle exige que leurs différences ne déterminent pas leur valeur devant l’État.
C’est précisément là que le débat devient intéressant.
Car proclamer « nous sommes tous Mauritaniens » est nécessaire, mais ce n’est pas suffisant.
La question suivante doit immédiatement être posée :
Sommes-nous réellement égaux dans les faits ?
La citoyenneté juridique ne suffit pas à effacer l’histoire
Sur le papier, nous sommes tous citoyens.
Mais la citoyenneté juridique n'efface pas automatiquement les héritages sociaux.
La Mauritanie porte une histoire faite de stratifications anciennes, de hiérarchies statutaires, d’esclavage et de ses séquelles, de domination sociale, de marginalisation, de tensions foncières, de discriminations, de violences politiques et des tragédies liées aux événements de 1989-1991.
Ces réalités ne disparaissent pas parce qu'une Constitution affirme l’égalité.
Une loi peut abolir juridiquement une pratique. Elle ne peut pas, par simple décret, effacer plusieurs siècles de rapports sociaux.
C’est là que le débat autour de Samba Thiam mérite d’être pris au sérieux.
Lorsqu’un homme parle de fractures, il ne crée pas nécessairement ces fractures. Il peut simplement mettre des mots sur ce que d’autres préfèrent laisser dans le silence.
Et lorsque quelqu’un parle de blessures, il ne devient pas automatiquement responsable de la blessure.
Le médecin qui montre une plaie n’est pas celui qui l’a ouverte.
La question identitaire n’est pas une invention de Samba Thiam
Il faut également sortir d’une autre confusion.
Parler des composantes de la société mauritanienne ne signifie pas enfermer les Mauritaniens dans des communautés hermétiques.
Au contraire, reconnaître les identités historiques et sociales peut permettre de construire une citoyenneté plus solide.
Pourquoi ?
Parce qu’une identité que l’on oblige à disparaître dans le discours officiel ne disparaît pas dans la réalité. Elle se transforme simplement en frustration.
On ne construit pas une maison solide en demandant aux fondations de se taire.
La question n’est donc pas de savoir s’il faut choisir entre identités particulières et identité nationale.
La véritable question est de savoir comment faire coexister les deux.
On peut être soninké, wolof, pulaar, bambara, haratine, arabo-mauritanien et Mauritanien tout à la fois, sans que l’une de ces dimensions oblige à nier les autres.
Une République mature ne demande pas à ses citoyens de choisir entre leur histoire et leur patrie.
Elle leur permet de faire de leur histoire une partie de la patrie commune.
Et si le problème était moins Samba Thiam que ce qu’il nous oblige à regarder ?
C’est ici que les critiques adressées à Samba Thiam devraient être examinées avec davantage de profondeur.
On peut ne pas partager son analyse.
On peut discuter son vocabulaire.
On peut contester certaines de ses références historiques.
On peut même considérer que certaines de ses propositions sont insuffisantes ou discutables.
Mais une chose est certaine : la meilleure manière de lui répondre n’est pas de brandir l’épouvantail de la division.
Il faut répondre aux questions qu’il pose.
Qui contrôle historiquement les principaux leviers du pouvoir ?
Comment se distribuent les responsabilités politiques, administratives, militaires et économiques ?
Pourquoi certaines catégories sociales demeurent-elles surreprésentées dans certains espaces et sous-représentées dans d’autres ?
Pourquoi la question foncière continue-t-elle d’alimenter autant de tensions ?
Pourquoi le passif humanitaire demeure-t-il une question aussi sensible ?
Pourquoi l’égalité proclamée dans les textes ne produit-elle pas toujours une égalité perceptible dans la vie quotidienne ?
Voilà des questions politiques.
Mais elles sont également historiques, sociologiques et économiques.
Prétendre que ces questions ne sont que des inventions « communautaristes », c’est précisément refuser d’analyser les mécanismes qui produisent les frustrations.
Le politique ne tombe pas du ciel
Boubacar Sylla a raison sur un point essentiel : la crise mauritanienne est aussi une crise politique.
Mais pourquoi faudrait-il opposer le politique au social et à l’historique ?
Le politique est justement le lieu où les rapports sociaux se transforment en pouvoir.
Les institutions ne fonctionnent pas dans le vide.
Les administrations sont composées d’hommes et de femmes.
Les partis sont traversés par des rapports sociaux.
Les politiques publiques ont des bénéficiaires et des laissés-pour-compte.
Les choix économiques produisent des gagnants et des perdants.
Le foncier, l’école, l’emploi, l’armée, l’administration, la représentation politique et l’accès aux ressources ne sont donc pas des sujets abstraits.
Ils constituent la matière même de la politique.
On ne peut pas comprendre le système politique mauritanien sans comprendre la société qui le produit.
Le dialogue interne n’est pas une préparation à la séparation
Autre reproche adressé à Samba Thiam : son appel à un dialogue interne entre les différentes composantes avant un dialogue national.
Mais où est le scandale ?
Lorsqu’une famille traverse une crise, demande-t-on à ses membres de ne jamais se parler séparément avant de s’asseoir autour de la même table ?
Lorsqu’une société connaît des frustrations spécifiques, est-il interdit à ceux qui les vivent de se concerter pour formuler leurs préoccupations ?
Bien au contraire.
Un dialogue national sérieux ne peut être une cérémonie où chacun vient réciter que « tout va bien ».
Il doit être précédé par une capacité des différentes composantes de la société à identifier leurs problèmes, à clarifier leurs attentes et à formuler leurs propositions.
Se parler entre soi n’est pas nécessairement se séparer des autres. Cela peut être la meilleure manière de savoir enfin quoi leur dire.
La paix ne se construit pas contre la mémoire
Il existe une autre leçon fondamentale.
Aucune société ne peut durablement tourner la page d’une crise qu’elle refuse de lire.
Regarder le passé ne signifie pas vivre dans le passé.
Au contraire, c’est comprendre le passé pour empêcher qu’il ne se reproduise.
Les événements de 1989-1991, les déportations, les violences, les discriminations, les injustices foncières et les séquelles de l’esclavage ne sont pas des sujets que l’on peut simplement enfermer dans une archive.
Une mémoire non reconnue devient une frustration.
Une frustration non traitée devient une défiance.
Et une défiance durable finit par fragiliser la nation.
La réconciliation véritable ne consiste donc pas à demander aux victimes d’oublier. Elle consiste à créer les conditions qui rendent l’oubli inutile parce que la justice, la vérité et la dignité ont enfin trouvé leur place.
L’unité nationale ne peut être une injonction
C’est peut-être là le cœur du problème.
Depuis des décennies, certains utilisent l’unité nationale comme une sorte de frontière intellectuelle : avant la frontière, les bons patriotes ; après la frontière, les « communautaristes », les « extrémistes » et les « diviseurs ».
Mais qui décide de ce qui menace l’unité ?
Et surtout : l’unité de qui, construite par qui et au bénéfice de qui ?
Une unité imposée par le silence peut paraître solide en surface et être profondément fragile en dessous.
Une unité fondée sur la reconnaissance des injustices, l’égalité réelle et la confiance est beaucoup plus difficile à construire, mais infiniment plus durable.
Soutenir Samba Thiam, c’est soutenir le droit au débat
Soutenir Samba Thiam ne signifie donc pas lui accorder un blanc-seing.
Cela signifie défendre son droit à poser des questions difficiles.
Cela signifie reconnaître que son parcours de militant engagé dans les combats pour l’égalité lui donne une légitimité particulière pour parler des fractures qu’il observe.
Cela signifie surtout refuser cette vieille méthode consistant à disqualifier un discours avant même de l’avoir discuté.
Samba Thiam peut se tromper.
Il peut exagérer certains phénomènes.
Il peut avoir des désaccords avec d’autres militants.
Mais il ne devient pas pour autant un ennemi de la Mauritanie.
Une République suffisamment sûre d’elle-même ne tremble pas devant une parole critique. Elle lui répond.
La Mauritanie mérite mieux que des procès d’intention
À Youssef Horma Babana et Boubacar Sylla, je dirais donc ceci : contestez Samba Thiam, oui. Mais contestez-le sur le fond.
Apportez d’autres faits.
Proposez une autre lecture de l’histoire.
Démontrez que les fractures qu’il décrit n’existent pas, si vous le pensez.
Expliquez pourquoi les inégalités persistent.
Proposez une autre méthode pour traiter le passif humanitaire.
Montrez comment résoudre la question foncière.
Expliquez comment instaurer une égalité réelle dans l’accès aux responsabilités.
Mais ne demandez pas aux Mauritaniens de fermer les yeux au nom de l’unité nationale.
On ne construit pas l’unité avec des yeux fermés.
On la construit avec une mémoire assumée, une histoire regardée sans complaisance, une justice crédible, une citoyenneté égale et une volonté politique capable de transformer les rapports de domination.
La Mauritanie n’a pas besoin d’une unité de façade.
Elle a besoin d’une unité consciente, librement consentie et fondée sur l’égalité.
Et si Samba Thiam nous oblige, par ses prises de position, à avoir cette conversation que nous repoussons depuis trop longtemps, alors il faut peut-être moins lui reprocher de poser les questions que nous préférons éviter que nous demander pourquoi, après tant de décennies, ces questions demeurent toujours aussi brûlantes.
Le problème n’est pas celui qui montre la fissure. Le problème est la fissure elle-même.
Et une nation qui veut durer ne détruit pas le miroir parce qu’elle n’aime pas son reflet.
Elle se regarde.
Elle comprend.
Elle se corrige.
Et elle avance.
Camara Seydi Moussa