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Il était une fois, dans un grenier à mil où vivaient plusieurs familles de rats, un python venimeux qui tomba accidentellement au milieu de leurs réserves.
À peine eut-il touché le sol que les rats, pris de panique, l’encerclèrent. Certains étaient prêts à l’attaquer, d’autres cherchaient déjà comment protéger leurs petits. Tous savaient qu’ils avaient affaire à un prédateur dont la présence menaçait leur existence.
Le serpent, comprenant qu’il risquait d’être neutralisé avant même d’avoir pu s’installer, adopta une autre stratégie.
Il se redressa, prit une posture défensive et déclara d’une voix calme et rassurante :
« Mes amis, je vous en prie, ne me considérez pas comme votre ennemi. Je suis un serpent particulier. J’ai renoncé à la chair des rats vivants. Je souhaite vivre parmi vous en paix. Je ne me nourrirai désormais que des rats morts de vieillesse ou emportés par la maladie. »
Les rats se regardèrent, hésitèrent, puis finirent par croire à ses paroles.
Rassurés par cette déclaration, ils décidèrent de lui accorder leur confiance. Certains allèrent même jusqu’à considérer que le nouveau venu ne représentait plus une menace, puisqu’il avait promis de respecter leur communauté.
Mais le serpent n’avait pas renoncé à sa nature de prédateur. Il avait simplement compris qu’il était plus facile de tromper ses victimes que de les combattre toutes en même temps.
Chaque nuit, profitant de l’obscurité, il s’approchait silencieusement d’un rat endormi et le mordait de son venin. Puis il regagnait tranquillement son trou.
Au matin, les rats découvraient un nouveau cadavre.
« Celui-ci est mort de maladie », disaient les uns.
« Celui-là était déjà vieux », répondaient les autres.
Fidèles à la promesse du serpent, ils traînaient eux-mêmes le corps du défunt jusqu’à son repaire, où le prédateur n’avait plus qu’à se servir.
Les nuits passèrent. Les semaines s’écoulèrent. Puis les mois.
Peu à peu, le nombre des rats diminua considérablement.
Un jour, quelques-uns commencèrent à s’interroger.
Pourquoi tant de morts depuis l’arrivée du serpent ? Pourquoi les victimes étaient-elles toujours retrouvées après la nuit ? Pourquoi le prédateur ne semblait-il jamais manquer de nourriture ?
Les plus lucides finirent par comprendre la supercherie : le serpent ne se contentait pas de manger les rats morts, il contribuait lui-même à leur mort.
Mais lorsqu’ils voulurent convaincre les autres, les divisions avaient déjà fait leur œuvre.
Certains rats refusaient d’admettre qu’ils avaient été trompés. D’autres craignaient de perdre les avantages qu’ils tiraient de leur proximité avec le serpent. Quelques-uns espéraient même que le prédateur épargnerait leur propre famille s’ils continuaient à lui témoigner leur loyauté.
D’autres encore, considérant que leurs voisins avaient été trop naïfs pour mériter d’être défendus, préféraient rester à l’écart.
Chacun avait désormais sa propre explication, son propre calcul et sa propre stratégie de survie.
Le serpent, lui, n’avait plus besoin de mentir autant qu’au début. Il avait compris que la division des rats constituait sa meilleure protection.
Quand les survivants se décidèrent enfin à réagir, ils découvrirent qu’ils étaient devenus trop peu nombreux pour affronter ensemble leur ennemi.
Le serpent n’avait pas seulement mangé les rats : il avait appris aux rats à ne plus se considérer comme les membres d’une même communauté.
Mauritanie : quand la fable devient une leçon politique
Cette fable nous renvoie à une question douloureuse de la vie politique mauritanienne : comment une communauté peut-elle défendre ses droits collectifs lorsque ses membres peinent à dépasser leurs intérêts individuels, leurs rivalités et leurs calculs personnels ?
Dans les relations historiques entre Maures et Négro-Mauritaniens, cette interrogation prend une dimension particulière. Elle invite à réfléchir aux rapports de pouvoir, aux mécanismes d'exclusion dénoncés par une partie de la population, à la gestion des différences identitaires et aux stratégies politiques qui peuvent tirer profit de la fragmentation sociale.
La comparaison avec le serpent et les rats doit être comprise comme une métaphore politique, et non comme une description littérale de deux communautés humaines. Aucun groupe n'est homogène, et les responsabilités politiques doivent être examinées à partir des actes, des institutions et des rapports de pouvoir.
Mais la leçon de la fable demeure pertinente : une communauté qui ne parvient pas à reconnaître les enjeux communs risque de devenir vulnérable aux stratégies qui exploitent ses divisions.
Le piège de la survie individuelle
Dans toute société traversée par des inégalités, certains individus peuvent être tentés de rechercher une protection personnelle auprès des détenteurs du pouvoir, même lorsque les mécanismes qui produisent ces inégalités demeurent inchangés.
L'obtention d'un poste, d'une nomination, d'un marché ou d'un avantage particulier peut alors être perçue comme une réussite individuelle.
Pour celui qui en bénéficie, le calcul peut sembler rationnel. Mais lorsque les intérêts personnels deviennent systématiquement prioritaires sur les préoccupations collectives, une question se pose : que reste-t-il de la capacité d'une communauté à défendre les droits de ses membres ?
Le problème n'est pas qu'un Négro-Mauritanien accède à une responsabilité publique. Au contraire, l'accès de tous les citoyens aux fonctions publiques est un principe fondamental d'égalité.
Le problème apparaît lorsque la représentation se réduit à la présence symbolique de quelques personnes, sans amélioration vérifiable de l'égalité des droits, de l'accès aux opportunités ou de la situation des populations concernées.
La présence d'un individu au sommet ne garantit pas, à elle seule, la transformation des structures.
. Les divisions internes : une faiblesse que d'autres peuvent exploiter
Les rivalités personnelles, les querelles de leadership, les appartenances régionales, les clivages politiques et les conflits de générations peuvent empêcher l'émergence d'une action collective cohérente.
Au lieu de s'accorder sur des objectifs communs, les acteurs se disputent parfois la reconnaissance, les positions et la légitimité de parler au nom des autres.
Pendant ce temps, les problèmes de fond risquent de rester sans réponse.
Une communauté n'a pas besoin que tous ses membres pensent de la même manière. Elle a besoin de mécanismes lui permettant de gérer ses divergences sans détruire sa capacité à défendre les droits fondamentaux de chacun.
La diversité des opinions est une richesse. L'incapacité à coopérer sur des objectifs essentiels peut, en revanche, devenir une faiblesse politique.
Le pouvoir des promesses et des alliances individuelles
La fable montre également comment une promesse rassurante peut désarmer la vigilance collective.
Dans la vie politique, les déclarations de bonne volonté ne suffisent pas. Elles doivent être confrontées aux décisions prises, aux pratiques institutionnelles et aux résultats obtenus.
Il convient donc de distinguer les discours des actes, les nominations symboliques des changements structurels et les alliances personnelles des engagements durables en faveur de l'égalité.
Une communauté politiquement mature ne juge pas un responsable uniquement sur son origine ou ses déclarations. Elle examine son bilan, ses décisions et sa contribution effective à la protection des droits de tous les citoyens.
La vigilance démocratique ne consiste pas à soupçonner systématiquement l'autre. Elle consiste à demander des garanties, à contrôler l'exercice du pouvoir et à refuser que les intérêts collectifs soient abandonnés au profit d'arrangements personnels.
La solidarité n'est pas l'uniformité
La réponse à l'individualisme ne peut pas être l'obligation de se soumettre à un chef, à un parti ou à une organisation prétendant parler au nom de tous.
Une telle logique remplacerait une dépendance par une autre.
La véritable solidarité repose sur des principes communs : l'égalité devant la loi, le respect de la dignité humaine, la lutte contre les discriminations, la justice et la possibilité de rendre des comptes aux citoyens.
Elle exige aussi la liberté de critiquer ses propres dirigeants et de dénoncer les comportements qui nuisent à l'intérêt général.
Il ne s'agit donc pas de demander aux Négro-Mauritaniens de renoncer à leurs divergences, mais de construire des formes de coopération qui rendent ces divergences compatibles avec la défense des droits de chacun.
Le serpent gagne lorsque les rats se divisent
La tragédie du grenier ne réside pas uniquement dans la ruse du serpent. Elle réside aussi dans l'incapacité des rats à transformer leurs soupçons individuels en une compréhension commune du danger.
Le serpent a profité de leur confiance mal placée, mais également de leur difficulté à se concerter, à vérifier les faits et à dépasser leurs calculs personnels.
Transposée à la Mauritanie, cette fable nous invite à réfléchir à une question fondamentale : les citoyens peuvent-ils construire une véritable égalité nationale lorsque les solidarités collectives sont fragilisées par les rivalités personnelles, les intérêts particuliers et les divisions politiques ?
La réponse ne consiste ni à désigner une communauté entière comme ennemie, ni à attribuer à tous ses membres une stratégie commune. Elle consiste à identifier les mécanismes de domination, à documenter les injustices et à construire des institutions capables de protéger équitablement tous les citoyens.
Car le véritable antidote à la domination n'est pas la haine d'une communauté, mais la lucidité politique, l'organisation collective, la solidarité et l'exigence de justice.
Dans le grenier de notre fable, les rats ont compris trop tard que la mort de chacun préparait l'affaiblissement de tous.
En Mauritanie, la leçon devrait être différente : aucune nomination individuelle ne saurait remplacer l'égalité collective, aucune promesse ne devrait dispenser du contrôle citoyen, et aucune rivalité interne ne devrait faire oublier les droits fondamentaux.
Le jour où les citoyens apprendront à distinguer les intérêts personnels de l'intérêt général, à dépasser leurs querelles et à défendre ensemble des principes communs, les prédateurs politiques auront beaucoup plus de mal à prospérer sur leurs divisions.
Un peuple ne se protège pas en espérant être le dernier à être sacrifié.
Il se protège en construisant un ordre politique dans lequel personne ne peut être sacrifié impunément
Dia Daouda Moussa