[11/04/2026]    

L’éditorial de La Nouvelle Expression : Samba Thiam : Refuser l’assimilation, et être accusé de racisme



En Mauritanie, il existe une règle non écrite, mais solidement ancrée : tu peux exister, à condition de te diluer. Tu peux appartenir, à condition de t’effacer. Et surtout, tu peux parler… à condition de ne rien déranger.

Samba Thiam a choisi l’inverse. Et il en paie le prix.

Depuis les années de braises — celles des fractures, des expulsions, des silences organisés — jusqu’aux arènes contemporaines du dialogue politique, il n’a pas changé de cap. Membre-fondateur des FLAM, il a porté une parole constante, y compris pendant plus de trente ans d’exil. Trente ans sans reniement. Trente ans sans ajustement opportuniste. Trente ans sans ce réflexe si répandu qui consiste à édulcorer ses convictions pour rester audible.

Et c’est peut-être cela, au fond, qui dérange le plus.

Car dans un environnement politique souvent marqué par les repositionnements, les silences tactiques et les revirements discrets, Samba Thiam apparaît comme une anomalie : il est resté le même.
Même discours.
Même ligne.
Même exigence.

Lorsqu’il revient au pays sous Mohamed Ould Abdelaziz, certains espéraient une inflexion, une adaptation, une forme d’alignement. Mais non. Il revient avec ce qu’il n’a jamais quitté : une parole droite, sans détour, sans compromis sur l’essentiel.

Il dit : Je suis noir, je suis Mauritanien.
Et derrière cette affirmation, il y a plus qu’une identité — il y a un refus : celui de se conformer à un modèle unique imposé comme norme nationale.

C’est ici que le débat bascule.
Car ce refus de l’assimilation est immédiatement requalifié.
Non pas comme une revendication légitime, mais comme une menace.
Non pas comme une exigence d’égalité, mais comme une forme de radicalité.
Et le mot tombe, commode, disqualifiant : raciste.

Mais de quel racisme parle-t-on ?
Celui de l’homme qui demande à être reconnu tel qu’il est ?
Ou celui, plus insidieux, qui exige que certains cessent d’être eux-mêmes pour être acceptés ?

Samba Thiam ne varie pas, et c’est précisément cette invariance qui dérange.
Parce qu’elle empêche la récupération.
Parce qu’elle déjoue les stratégies d’usure.
Parce qu’elle expose, dans sa nudité, le décalage entre les discours officiels et les réalités vécues.

Traqué, caricaturé, diabolisé — oui. Mais jamais dévié.
Là où d’autres ajustent, il maintient.
Là où d’autres négocient, il affirme.
Là où d’autres s’effacent, il insiste.

Dans les dialogues nationaux, il ne vient pas pour accompagner. Il vient pour dire. Et dire, dans ce contexte, est déjà une forme de rupture.

Alors non, Samba n’est pas un accident du paysage politique.
Il en est une ligne de fracture.

Et s’il dérange autant, ce n’est pas seulement pour ce qu’il dit.
C’est pour ce qu’il incarne : une cohérence que le temps n’a pas entamée, et une constance que les pressions n’ont pas brisée.

Dans un pays où l’on pardonne souvent les contradictions mais rarement la fidélité à soi-même, cela suffit à faire de lui une cible.

Et pourtant, c’est peut-être précisément de cela que manque le plus le débat national : des hommes qui, malgré tout, restent debout dans ce qu’ils ont toujours été.

Camara Seydi Moussa

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