[21/09/2026]    

RESTAURER LE SENS DU DIALOGUE
Biram Ould Dah Ould Abeid



La polémique autour de la poursuite du dialogue politique entre le pouvoir du moment et ses adversaires agite le pays. Au-delà des postures et des calculs de circonstance, une question mérite d'être posée avec rigueur : A quelles conditions ce processus peut-il servir le changement politique, plutôt que le statu quo ?
Une idée s'est installée, presque comme une évidence. Puisque le dialogue répond à une exigence nationale légitime, tout devrait désormais passer par lui, et la moindre formulation alternative s'expose au soupçon. Ce postulat mérite d'être discuté sérieusement, car il transforme un instrument de l'action politique en une fin en soi, presque en dogme.
Le dialogue est un moyen, pas une religion politique
Personne, dans notre pays, ne conteste que la Mauritanie ait besoin d'assises nationales, tant les urgences nous assaillent. Les tensions institutionnelles, les blocages électoraux et les fractures sociales qui la traversent appellent l'ouverture d'un espace où les acteurs puissent négocier les termes d'une refondation. Ici, de l'aveu même des autorités, l'utilité de l'exercice ne se discute plus.
En revanche, ce qui se discute, c'est l'idée que tout devrait désormais passer par un canal exclusif, au point de neutraliser les autres leviers de l'action politique. La mobilisation citoyenne, les manifestations pacifiques, la dénonciation publique, la défense des militants contre la coercition indue, le refus de décisions jugées inéquitables… Selon une conception contestable de la politique, ces modes d'action populaire devraient être mis en veilleuse. Or, ce réflexe conduit à retarder, sine die, la réaction requise, à accepter des restrictions que l'on aurait combattues en temps normal, et à laisser, au pouvoir solitaire, la maîtrise exclusive du calendrier de la discussion.
Oui, nous sommes favorables au dialogue mais excluons qu'il devienne, sous notre caution, l'unique mode de régulation des affaires publiques.
Un dialogue n'a de valeur que par ce qu'il produit, à savoir des garanties vérifiées, des règles transformées, des équilibres rétablis. Un processus qui se prolonge sans jamais aboutir cesse de servir le changement et devient, de facto, un rituel dont la vacuité n'a d'égale que la récurrence de son instrumentalisation.
L’essai avorté de 2022 : Des ajustements limités, des contre-pouvoirs inopérants
À cet égard, le précédent cycle, organisé en 2022 sous l'égide du ministère de l'Intérieur, est instructif. Le processus n'a pas débouché sur une réforme structurelle du cycle électoral, ni corrigé les déséquilibres qui déterminent, aujourd'hui encore, la composition de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), la fiabilité du fichier électoral ou l'équité du découpage. Il a surtout abouti, pour une partie de l'opposition qui y avait pris part, à des ajustements essentiellement marginaux, sans garantie réelle de représentation et de participation.
La conséquence a été sévère. L'opposition traditionnelle en est ressortie affaiblie, sanctionnée par les électeurs partout dans le pays, et demeure aujourd'hui pas représentée, tant au Parlement que dans les conseils municipaux. Un dialogue qui ne réforme pas le cycle électoral, mais, annihile en pratique l'influence de ceux qui y ont contribué de bonne foi, ne peut être affiché comme une réussite démocratique. Il doit être jugé sur ses résultats, point sur ses intentions.
Sans reconnaissance mutuelle, pas de dialogue véritable
Un dialogue authentique suppose un minimum de réciprocité. Cela ne signifie pas l'accord sur tout, mais implique, au minimum, que l'existence politique de chaque force soit admise et sa représentativité reconnue à l’abri d’une formulation purement décorative. Comment dialoguer véritablement lorsque le poids politique et social d'un mouvement porteur d'une part mesurable de la volonté des citoyens continue d'être traité comme secondaire et diabolisé dans les médias publics et par les partisans du pouvoir ?
La reconnaissance suppose un climat favorable qui se traduit, en actes, par le respect des libertés d'expression et de réunion et les garanties de sécurité au profit des militants. Pourtant, le laborieux processus en cours s'est ouvert dans un contexte marqué par un net durcissement à l'endroit de l'opposition radicale, au moment même où s'ouvraient les discussions. Pareille concomitance soulève une distorsion de taille et anéantit la crédibilité de l'entreprise. L’on ne saurait demander à une opposition de dialoguer sereinement tout en réduisant sa capacité à critiquer, proposer et à s'organiser. Une contestation non-violente, quand elle se retrouve bâillonnée, ne peut apporter sa contribution à un dialogue équilibré.
L’empêchement touche aussi des forces qui s'inscrivent, aujourd'hui, dans la dynamique de normalisation et de détente. Manifestations interdites, mobilisations entravées, accueil de responsables politiques empêché dans des conditions discriminatoires, notamment à Nouadhibou. La question reste entière : comment présenter le dialogue comme la voie exclusive de règlement consensuel des contentieux lorsque les acteurs conviés ou tolérés se voient, dans le même temps, refuser la faculté de manifester et de mobiliser ? À contrario, les délégations de l'Insaf sont accueillies, partout, à coup de rassemblements tribaux. L’ostentation du procédé défie l’Etat et entraîne la régression du civisme. Face à la dérive, la défense de la République et le relèvement continue de la démocratie ne peuvent être subordonnés à la poursuite d'un dialogue. A l’inverse, les deux balisent le chemin de l’apaisement promu.

Le troisième mandat et la crédibilité de l'ordre constitutionnel
Un dialogue ne contribue nullement à créer une apparence de consensus ou de sérénité, sous l’hypothèque d’une remise en cause de la loi fondamentale, pourtant explicite quant à la limitation des délais de jouissance du pouvoir d’Etat. Cette dynamique nourrit, chez une partie de l'opinion, l'idée qu'un détournement, voire un contournement des règles du jeu serait envisageable. Pire, dans le contexte international marqué par l'incertitude et les tensions régionales, une concertation sans garanties probantes risque d'engendrer des déceptions et une désaffection, comparables au cas emblématique de 2022.
Les urgences nationales ne peuvent plus attendre
Le passif humanitaire, l'esclavage, les discriminations, les langues nationales, le foncier, la cohésion sociale, l'unité nationale, l'impunité de la corruption et la médiocratie d'État appellent un sursaut collectif, à la mesure de la vulnérabilité du pays. Cependant, les inscrire à l'ordre du jour du dialogue ne signifie pas les résoudre, comme le rappelle déjà l'expérience de 2022.
Participer ne signifie pas peser
Être présent à une table et disposer d'une capacité réelle d'en influencer les résultats sont deux choses distinctes. Cette distinction seule permet d'apprécier l'utilité de se rendre à un rendez-vous auquel, ne l'oublions pas, l'Exécutif n'a cessé d'appeler, sans parvenir à convaincre de sa sincérité. Nous ne voulons pas d'une opposition qui vient se complaire dans la figuration des solennités.
Les enjeux qui déterminent la possibilité d'une alternance véritable sont connus. Nous en citerons, à titre non exhaustif, une CENI réellement émancipée du ministère de l’intérieur et du clientélisme, un fichier électoral fiable, un découpage équitable, des modalités et critères de parrainage clarifiés, un financement transparent de la vie politique, une égalité d'accès aux médias publics, une administration neutre, et des mécanismes de contrôle dissuasifs de toute fraude. Tant que les règles de la compétition ne sont pas transformées en profondeur, aucune participation à ce débat, aussi loyale soit-elle, ne suffira à rétablir la confiance et à convaincre les électeurs.
Pour un dialogue fondé sur des garanties
La logique des ajustements marginaux a atteint ses limites. Nous voulons la dépasser, pour les raisons exposées plus haut. La Mauritanie de nos jours va au-devant de périls dont ses dirigeants, militaires et civils, semblent sous-estimer l'ampleur, après bientôt trois décennies d'une gouvernance hybride qu'ils imposent au pays.
La mouture actuelle du dialogue tend, hélas, à perpétuer la discorde autant qu’elle diffère le moment, certes imparable, du discernement, au service de la paix. Voici pourquoi nous nous abstenons de jouer au pompier-pyromane.

À rebours de toute précipitation, nous formulons des conditions minimales, au nom du principe de précaution. Ceci ne constitue pas un refus du dialogue, mais une marque de lucidité et de responsabilité, fondée sur la nécessité de clarifier ses objectifs, ses garanties et ses résultats.
Un socle minimal de garanties devrait accompagner toute nouvelle étape du processus : une réforme substantielle du dispositif électoral, le respect intégral de l'ordre constitutionnel, la liberté de réunion et de manifestation pour toutes les forces politiques, un accès équitable aux médias publics, et un mécanisme de suivi permettant de vérifier, à échéance déterminée, que les engagements pris ont bien été tenus.
L'opinion s'impatiente. L'orage de l'instabilité régionale menace déjà nos frontières, et les lendemains, si rien ne change, ne pourront que décevoir.
La Mauritanie n'a pas besoin d'un dialogue de plus pour entretenir les apparences ; elle a besoin d'un dialogue qui répare, qui rétablit la confiance et qui remet les citoyens à égalité devant les urnes. Nous sommes prêts à discuter pour réformer. Nous ne le serons jamais pour cautionner l'immobilisme, les restrictions ou le contournement de la Constitution.

Biram Ould Dah Ould Abeid

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