[24/10/2026]    

ARABISATION EN MAURITANIE : QUAND LE SACRÉ TIENT LIEU DE RÉEL

Essai sur la confusion entre piété et politique publique



En Mauritanie, disserter de la langue n'est jamais disserter de linguistique. C'est toucher à l'ossature même du pacte national : Dieu, l'histoire, la filiation, le droit imprescriptible à se dire Mauritanien à part entière.

C'est précisément à cette intersection que le débat s'est fourvoyé. Nous avons substitué l'émotion à l'évaluation. Nous avons transmué un choix de politique publique, par essence révisable, en dogme intangible, par essence indiscutable et tout dogme qui s'installe voit la raison déserter.

L'ARABE COMME ESCHATOLOGIE : LE BILLET POUR LE PARADIS

L'arabe, dans l'inconscient collectif mauritanien, a cessé d'être un idiome. Il est devenu une essence, une transcendance.

C'est la langue de la Révélation,la langue par laquelle on s'adresse à Dieu, par laquelle on lave le mort, par laquelle on scelle l'alliance. De cette sacralité consubstantielle découle une équation binaire, implacable, et intellectuellement ruineuse : défendre l'arabe, c'est défendre l'Islam ; l'interroger, c'est s'en prendre à l'Islam.

Dès lors, l'arabisation de l'école, de l'administration, de la signalétique, n'est plus perçue comme une technique de gouvernance, mais comme une œuvre de piété et par un glissement métonymique redoutable, celui qui plaide pour le maintien du français comme langue technique ou pour la reconnaissance du pulaar, du soninké, du wolof comme langues d'enseignement, se voit aussitôt frappé d'anathème : suppôt du colon, mauvais musulman, agent de la division.

C'est le piège le plus dangereux qui soit : faire d'un outil de communication un test de moralité. Or un statut sacré ne se mesure pas à son efficience ; il se défend, fût-ce au prix de la ruine collective. L'affect a supplanté l'effect. L'émotion a pris la place de la réalité.

LE PROJET POLITIQUE : L'UNITÉ PAR L'AMPUTATION

À l'aube de l'indépendance, le projet arabisateur était intelligible, voire nécessaire. Il fallait décoloniser le symbole. Le français était la langue du maître d'hier, l'arabe devait être la langue du sujet libéré d'aujourd'hui.

Sa devise, implicite mais partout martelée : Un peuple, une langue, une religion.

L'intention unitaire était louable,son application fut une négation anthropologique car la Mauritanie n'a jamais été, de toute son histoire, monolingue. Le hassaniya en est la lingua franca affective, la langue de la tente et du poème. Le pulaar, le soninké, le wolof en sont les langues d'ancrage territorial, les langues qui structurent des économies fluviales, des greniers, des mémoires millénaires.

En érigeant l'arabe administratif - souvent mal maîtrisé par ses propres promoteurs - en norme exclusive et excluante, on n'a point unifié.
On a retranché
On a institué une mise à l'écart systémique d'une part substantielle de la nation, avec son cortège d'effets : décrochage scolaire précoce, sous-représentation dans la haute fonction publique, et surtout, cette blessure la plus grave : la rupture du lien de confiance entre l'État et une partie de ses enfants.

LE RÉEL QUI SE VENGE : LE COÛT EXORBITANT DU DÉCALAGE

Le décalage entre le discours officiel et la praxis quotidienne est d'une violence inouïe. Ce décalage a un coût, humain et économique, que nous payons comptant.

À l'école, fabrique de l'analphabétisme trilingue
L'enfant soninké de Maghama ou l'enfant pulaar de Boghé franchit le seuil de l'école à six ans. Il ne parle pas l'arabe littéraire. Il pense, rêve, compte dans sa langue maternelle. On lui impose l'intégralité du savoir dans une langue qu'il ne possède pas. Le résultat est mécanique et tragique : il décroche à dix ans. Nous ne produisons ni arabophones compétents, ni francophones opérationnels. Nous produisons des générations d'estropiés linguistiques, incapables d'écrire correctement dans aucune langue.

Dans l'économie, la schizophrénie institutionnalisée

Pénétrez un bloc opératoire à l'hôpital de Nouakchott, une salle d'audience, une salle de marché, un incubateur de startups. La langue de production, d'efficience, de précision, est le français. Les corpus de référence en médecine, en ingénierie, en informatique sont en français et en anglais. Nous formons en arabe pour exiger du français à l'embauche. C'est une tromperie sur la marchandise humaine, une escroquerie à l'espérance.

L'hypocrisie des élites, ou le séparatisme linguistique

C'est le point nodal, le plus corrosif,les plus ardents thuriféraires de l'arabisation intégrale, ceux qui tonnent contre le français à la télévision nationale, sont ceux-là mêmes qui scolarisent leur progéniture au Lycée Français Théodore Monod, puis l'expédient à Dakar, Rabat, Tunis, Paris, Montréal. L'arabe comme doctrine pour le peuple, le français et l'anglais comme héritage pour leurs fils. La langue n'est plus un vecteur d'unité, elle est devenue l'instrument le plus efficace de la reproduction sociale et de la sécession des élites.

Tant que l'arabe demeure sacralisé, il demeure inévaluable ,toute politique inévaluable est par définition condamnée à l'échec. Dire "cette politique ne marche pas" est immédiatement transcodé en "tu es contre ta religion". Nous vivons ainsi dans une fiction officielle : un pays juridiquement 100% arabophone, qui ne survit au quotidien que par un multilinguisme de contrebande.

L'ALTERNATIVE : FORMER POUR LE MONDE, NON POUR LE SLOGAN

Qu'on nous comprenne bien : nul n'est contre l'arabe, ce serait une absurdité anthropologique. L'arabe est une richesse civilisationnelle immense, une langue de poésie, de droit, de théologie, une part inaliénable de notre être,il faut l'enseigner avec exigence, le chérir, le protéger.

Le litige ne porte point sur la langue. Il porte sur son instrumentalisation. Il porte sur le fait d'en avoir fait une arme d'exclusion politique plutôt qu'un atout parmi d'autres dans une stratégie nationale de puissance.

La Mauritanie de 2026 n'est plus une enclave,nos jeunes ne concourent plus seulement avec le jeune de Kaédi. Ils concourent avec le jeune de Saint-Louis, de Casablanca, de Lyon, de Toronto. Leurs champs de bataille sont à Nouakchott, mais aussi à Dubaï, à Paris, sur Internet, là où le français et l'anglais sont des devises.

Il faut donc cesser de donner à nos enfants une seule clé pour un monde qui a mille portes.

Concrètement, c'est une révolution copernicienne à opérer

Dé-sacraliser le débat

Il faut opérer une distinction fondamentale entre le sacré et le profane l'école n'est pas une mosquée, c'est une fabrique de compétences. Critiquer son rendement linguistique n'est pas profaner le Coran, c'est vouloir que les enfants qui le lisent puissent aussi le comprendre et vivre dignement de leur travail, l'évaluation n'est pas l'apostasie.

L'école fondamentale comme socle multilingue

L'enfant doit apprendre à lire et à compter d'abord dans la langue qu'il comprend : sa langue maternelle, qu'elle soit hassaniya, pulaar, soninké ou wolof, aux côtés de l'arabe, langue commune. Le français et l'anglais doivent être introduits précocement, non comme langues étrangères, mais comme langues d'ouverture et de puissance.

L'enseignement supérieur comme pragmatisme assumé
Il faut avoir le courage de la lucidité. Les filières où se joue la souveraineté matérielle - médecine, ingénierie, informatique, agronomie, finance - doivent être enseignées en français et en anglais, car c'est dans ces langues que la science se produit aujourd'hui. Les filières où se joue la souveraineté immatérielle - droit musulman, lettres arabes, histoire, philosophie - doivent être le bastion de l'arabe, où il déploiera tout son génie.

Valoriser ce que nous sommes, tout ce que nous sommes Le pulaar, le soninké, le wolof, le hassaniya ne sont pas des "dialectes" ou des "patois" : Ce sont des langues à part entière,ce sont des marchés de plusieurs dizaines de millions de locuteurs à nos portes ,ce sont des logiciels culturels, des avantages comparatifs. Les renier au nom de l'unité, c'est s'amputer au nom de la santé.

Tant que nous persisterons à traiter l'arabisation comme une émotion à défendre bec et ongles plutôt que comme une politique publique à évaluer froidement, nous continuerons de tourner en rond dans le désert de nos incantations.

L'enjeu final n'est point de choisir entre le paradis et l'enfer, comme on voudrait nous le faire croire.

L'enjeu est de choisir entre un pays qui se raconte des mythes pour se rassurer et un pays qui donne à tous ses enfants, qu'ils soient de Maghama, de Boghé, de Tidjikja ou de Nouadhibou, les langues pour réussir dans la vie réelle.
Le premier se console,le second se construit.

Sid'Ahmed khlil

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